HERBIER POUR UN ENFANT POETE

De Pierre Menanteau
Parution 1960
Editions: Serghers

 

ANEMONE SYLVIE

Mêmes joues de pâleur
Qu’un peu de rose enflamme.
Sylvie : un nom de femme
Porté par une fleur.

 

MYOSOTIS

ll y avait dans l’album d’images de mes sœurs,
Une fillette habillée en myosotis, avec cette
Légende : « Ne m’oubliez pas ».

C’était le mot myosotis
Que mon regard lisait jadis
Sur les lèvres mêmes de l’eau.
Est-ce pour cela que le bleu
Que je garde encore en mes yeux
Est comme un reflet de ce mot ?

Comme pour suspendre les pas
Du souvenir qui s’en ira
Sur les sandales de l’oubli,
Ce fut plus tard la fille-fleur
Qui tendit en moi vers la peur
Sa fine oreille de souris.

Je me souviens d’elle, pourtant.
Je me souviens de cet enfant
Qui suivait jadis le ruisseau :
C’est là qu’il cueillit tout ce bleu
Qui mêle encore dans mes yeux
La fille-fleur, le maître mot.

LE VIEILLARD FOU DE POESIE

« Ne dites pas à cette fleur
Quel est l’âge de la racine :
Sur le tronc noir de la glycine
S’éteindrait peut- être l’odeur.

Ne dites pas à ce vieux bois
Qu’il est l’image de ma vie :
Le poème qui se déplie
Se refermerait dans mes doigts. »

Ainsi parle le vieillard fou.
Voici le temps où les poèmes
Se recueillent en chrysanthèmes
Sur le bois ciré, sur les clous.

Mais la sève a d’autres chemins
Par où la glycine s’élance
Et c’est la grappe de l’enfance
Qui fleurit encore les mains.

 

TREFLE A QUATRE FEUILLES

Pour accomplir le tour
Du monde qui l’accueille
Un trèfle à quatre feuilles
Soupèse encor le jour.

Les quatre vents qui passent
Se croisent en ce point
Où s’insère le joint
Des courbes de l’espace.

Le poids, sur le pilier,
S’allège goutte à goutte
Et bientôt vers la voûte
On voit se déplier

L’élégante arcature
Qui prend chaque rayon
Venu de l’horizon
Vers cette quadrature.

 

VIOLETTES

Quand un souffle plus doux
Attendrit le jardin,
Je sais que dans un coin
Viennent déjà vers nous

Deux ou trois violettes.
Deux ou trois…Oh ! pas plus…
Mais le cœur est ému
De ce don qui pénètre,

Car d’être démuni
Il lui faut peu de chose :
Le parfum d’une rose,
Ce serait trop pour lui…

 

LE VIEUX ROSIER
Pour Tristan Klingsor

Quand pourrai-je me reposer,
Dit le rosier,
J’ai tant de roses, tant de roses…
C’est en hiver qu’il se repose.

Sait-il alors qu’il a porté
Le poids léger du mois de mai ?
Sait-il encor qu’une autre année
En décembre il portait trois roses ?

O vieux rosier, ce poids léger,
Accepte-le comme un poète
Qui, sous la blancheur de sa tête,
Voit s’évanouir la beauté.

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Mireille Petit © - Tous droits réservés - 2009